Le dernier des dinosaures : un médiéviste à Oxford et Cambridge, et ce que Narnia doit à sa bibliothèque
Le 29 novembre 1954, devant une salle comble à Cambridge, Lewis se présente comme un « dinosaure », l'un des derniers témoins d'un monde disparu. Ce professeur redouté et adoré, que Oxford n'a jamais nommé à une chaire, a rempli Narnia de sa bibliothèque.
Un tutorial à Magdalen


- University College (1917-1924) : trois mentions très bien.
- Magdalen College, Oxford (1925-1954) : fellow et tuteur.
- Magdalene College, Cambridge (1954-1963) : professeur de littérature médiévale et de la Renaissance.
- Planètes, étoiles vivantes, chevalerie, dryades : l'érudition du professeur peuple Narnia.
« Je suis un dinosaure »
En 1954, l'université de Cambridge crée pour Lewis une chaire de littérature anglaise médiévale et de la Renaissance, au Magdalene College (avec un « e »). Sa leçon inaugurale, De Descriptione Temporum, le 29 novembre 1954, fait salle comble : il s'y présente comme un « dinosaure », l'un des derniers témoins d'un monde ancien que ses auditeurs ne connaîtront plus. Ce soir-là, il a cinquante-six ans et derrière lui près de trente ans d'enseignement. Voici comment il en est arrivé là.
L'étudiant brillant
Revenu de la guerre en 1919, Lewis reprend ses études à University College, à Oxford. En quatre ans, il obtient trois first class, la meilleure mention : en langues anciennes (1920), en philosophie et histoire ancienne (1922), puis en littérature anglaise (1923), qu'il prépare en une seule année. Il ne trouve pas tout de suite de poste : il donne des cours particuliers, remplace un professeur de philosophie, vit chichement avec Mrs Moore. Son journal de ces années en garde la trace.
Le tuteur de Magdalen
En 1925, il est élu fellow du Magdalen College, au bord de la Cherwell, avec son parc aux daims et son allée d'Addison's Walk. Il y enseigne la langue et la littérature anglaises pendant presque trente ans. Le cœur du système d'Oxford est le tutorial : un étudiant, parfois deux, vient chaque semaine lire son essai à voix haute devant son tuteur, qui le discute point par point. Lewis y est redoutable. Il exige de la précision, démonte les phrases creuses, mais prend chaque étudiant au sérieux. Certains en sortent écrasés, d'autres transformés.
Parmi ses étudiants : le futur poète John Betjeman, avec qui il ne s'entend pas du tout ; le critique de théâtre Kenneth Tynan ; Bede Griffiths, futur moine bénédictin parti vivre en Inde ; George Sayer, futur biographe de Lewis ; ou Derek Brewer, grand spécialiste de Chaucer.
Le conférencier qui remplissait les salles
Ses cours magistraux, en particulier ses « Prolégomènes » à la littérature médiévale et de la Renaissance, attirent des foules : il faut arriver tôt pour avoir une place. Lewis parle sans lire, avec une voix puissante, un humour pince-sans-rire et une mémoire prodigieuse ; il cite de longs passages par cœur. Ces cours deviendront The Discarded Image (1964).
Le savant contre les modes
The Allegory of Love (1936) le révèle comme un médiéviste de premier plan. Suivent la Préface au Paradis perdu (1942) et English Literature in the Sixteenth Century (1954), un monument de près de 700 pages. Lewis se bat contre les modes : il défend l'allégorie, Milton, les vieux livres, et se méfie du « snobisme chronologique », l'idée qu'une pensée est dépassée simplement parce qu'elle est ancienne.
Pourquoi pas de chaire à Oxford ?
Malgré son œuvre, Oxford ne lui offre jamais de chaire de professeur. Plusieurs fois, il est écarté au profit de collègues. Beaucoup y voient l'effet de sa célébrité de vulgarisateur chrétien, qui agaçait certains : un universitaire sérieux n'écrivait pas de livres populaires sur Dieu, encore moins des contes pour enfants. Lewis en souffre sans le dire. C'est Cambridge qui lui offre enfin une chaire ; Tolkien, membre du comité, contribue à le convaincre d'accepter. Lewis y trouve une ambiance plus chaleureuse, garde sa maison des Kilns et fait chaque semaine le trajet en train. Il démissionne en 1963, quelques mois avant sa mort.
L'inventaire narnien du professeur
C'est pendant qu'il rédige son grand livre sur le XVIe siècle que Lewis écrit les Chroniques. Ouvrez-les avec ses livres savants à côté, et l'on reconnaît ses rayonnages :
- Le ciel médiéval (The Discarded Image) : les étoiles vivantes comme Ramandou, les planètes Tarva et Alambil qui se rencontrent dans Prince Caspian, la danse des astres de La Dernière Bataille.
- La chevalerie et l'amour courtois (The Allegory of Love) : le code d'honneur de Ripitchip et de Peter, le goût des tournois et des duels.
- Platon, que le professeur Kirke cite dans La Dernière Bataille : « Tout est dans Platon ! »
- Les êtres intermédiaires du Moyen Âge, nymphes, dryades et faunes, qui peuplent les forêts de Narnia.
- Le regard sur Satan de sa Préface au Paradis perdu, que l'on retrouve dans la grandeur vide de la Sorcière blanche.
Et l'inverse est vrai : ses livres savants sont écrits avec le sens du récit d'un romancier.
Le dinosaure avait-il raison ?
Lewis pensait que sa génération était la dernière à habiter encore le vieux monde des livres. Soixante-dix ans plus tard, ses cours publiés continuent d'être lus par les étudiants qui découvrent le Moyen Âge, et Narnia transmet à des millions d'enfants, sans qu'ils le sachent, un peu de ce monde disparu.
Voir aussi
- L'Allégorie de l'amour (titre non traduit en français)
- Préface au Paradis perdu (titre non traduit en français)
- La Littérature anglaise au XVIe siècle (titre non traduit en français)
- L'Image du monde (titre non traduit en français)
- Expérience de critique littéraire
- Autres recueils d'essais
- Journal 1922-1927 (titre non traduit)
- Huit adresses, huit livres : la carte de l'œuvre de Lewis
- J.R.R. Tolkien et C.S. Lewis
- Digory Kirke
sources inspiration
- https://en.wikipedia.org/wiki/C._S._Lewis
- https://en.wikipedia.org/wiki/De_Descriptione_Temporum